Qui se sent en sécurité dans les transports en commun?

blogues 25 August 2022
par Owen Chiu et Matthew Palm

Le sentiment d’insécurité dans les transports en commun peut réduire la volonté des voyageurs de les utiliser. Cela peut également dissuader les usagers de voyager en transport en commun la nuit, et ainsi réduire leur liberté de mouvement. Pour se sentir en sécurité, les usagers peuvent être amenés à suivre un trajet plus long et moins direct pour éviter les endroits où ils se sentent mal à l’aise. Les usagers se sentent en danger face à une grande diversité de menaces, notamment le trafic automobile, la criminalité, le harcèlement, la violence, ou le profilage racial (par la policie). Une étude qualitative récente menée par Orly Linovski (Université du Manitoba), co-responsable de MJ, montre que ces problèmes de sécurité sont des obstacles importants à l’utilisation des transports en commun, notamment pour les résidents du Canada luttant pour l’équité. Ces problèmes ne se limitent pas au Canada, et un sondage conduit récemment dans plusieurs villes du monde montre que des disparités entre les genres existent dans le sentiment d’insécurité dans les transports en commun parmi les usagers sur six continents différents.

Mobilizing Justice a récemment analysé les résultats d’une enquête sur la sûreté perçue dans les transports en commun par les usagers. L’application Transit, un partenaire de Mobilizing Justice, conduit un sondage trimestriel auprès de ses utilisateurs pour connaître leurs points de vue sur les services et les stratégies des transports en commun. L’application Transit fournit des renseignements en temps réel (heures d’arrivée des bus, niveaux d’encombrement) aux usagers des transports en commun partout en Amérique du Nord. Ainsi, son questionnaire Rider Happiness Benchmarking (RHB) est complété par plus de 26 000 voyageurs, dont plus de 9 000 au Canada. Le présent article propose une analyse de haut niveau des réponses fournies par les utilisateurs de l’application concernant leur sentiment de sécurité dans les transports en commun. Il est demandé aux répondants d’indiquer s’ils « se sentent en sécurité en attendant et dans les transports » sur une échelle de cinq points. Un 5 indique « tout à fait d’accord » et un 1 indique «pas du tout d’accord». Pour cette analyse, les réponses « tout à fait d’accord » et « d’accord » ont été combinées dans une même catégorie « d’accord », tandis que les catégories « pas du tout d’accord », « pas d’accord » et « indifférent » ont été regroupées dans la catégorie « pas d’accord ». Cette simplification nous a donné une variable qui indique si quelqu’un se sent de façon générale en sécurité en attendant et dans les transports ou non, permettant de faciliter la comparaison des sentiments d’insécurité entre différents groupes d’usagers. Si un objectif d’action (politique) est que chaque passager se sente en sécurité dans les transports en commun, cette agrégation des réponses nous permet d’évaluer à quel point nous nous rapprochons de cet objectif.

Cet article examine les différences de perception de sécurité rapportées dans l’enquête RHB d’octobre 2021 en fonction du genre, de l’ethnie, du statut autochtone, du revenu, des handicaps et de l’agence de transport utilisée.

Genre

Globalement, les répondants canadiens se sentent plus en sécurité que ceux des États-Unis, mais les hommes déclarent des niveaux de sécurité considérablement plus élevés dans les transports en commun dans les deux pays, ce qui est confirmé par des tests t. La figure 1 ci-dessous présente ces différences. L’écart entre les genres est à peu près semblable dans les deux pays, les hommes étant environ 8 à 10% plus susceptibles de se sentir en sécurité que les femmes. Les répondants non binaires et non conformes expriment les niveaux de sécurité les plus bas, à un peu plus de 54% dans les deux pays. Ces résultats sont en accord avec des recherches précédentes qui suggèrent également que cette disparité contribue à l’exclusion sociale des femmes.

Race 

Le sentiment d’insécurité peut également varier selon la race a cause de problèmes de profilage racial et de harcèlement. Plus d’un cinquième des Canadiens racialisés déclarent avoir été victime de harcèlement dans les transports publics à un moment donné de leur vie, par exemple. Des sondages menés à Sao Paulo et à Los Angeles confirment également que les usagers blancs ont tendance à se sentir plus en sécurité dans ces villes que ceux d’autres origines. Parmi les répondants américains dans les données de l’application Transit, les usagers blancs se sentent les plus en sécurité (68%), suivis des asiatiques (60%), des hispaniques (58%) et des usagers noirs (56%), et ces différences sont statistiquement significatives selon un test khi carré. Cependant, les différences selon les critères ethniques ne sont pas évidentes parmi les répondants canadiens, comme l’indique la figure 2. Ces résultats contrastent avec la littérature académique et grise existante, cela peut être dû au fait que notre résumé au niveau national cache des disparités par ville, et omet d’autres variables de contrôle. Nous avons l’intention d’étudier ces questions dans des projets à venir.

Appartenance autochtone 

Nous avons également examiné le sentiment d’insécurité en fonction de l’appartenance autochtone, comme le montre la figure 3 ci-dessous. Au Canada, une moindre part des usagers autochtones se sent en sécurité dans les transports publics (58%) par rapport aux usagers non autochtones (70%), et cette différence est statistiquement significative. Des études qualitatives soulignent les raisons de cette disparité. Les causes documentées comprennent entre autres le fait que les usagers autochtones reçoivent plus d’amendes, le manque de service de transport  dans certaines communautés obligeant de nombreux usagers autochtones à marcher sur de plus longues distances dangereuses, ainsi que les préjugés et le harcèlement dont ils sont victimes dans les transports publics.

Handicap

Dans les deux pays, les personnes handicapées se sentent beaucoup moins en sécurité dans les transports en commun que les personnes non handicapées. Il existe également des différences selon le type de handicap d’un voyageur comme le montre la figure 4. Les personnes ayant un handicap réduisant leur mobilité expriment le sentiment d’insécurité le plus fort, suivies de celles ayant un handicap visuel. En définitive, ces résultats peuvent cacher des disparités au sein de chaque catégorie de handicap, par exemple des différences entre ceux qui sont totalement aveugles et ceux qui sont malvoyants. Les études suggèrent que la sécurité des personnes handicapées est d’une importance cruciale, car les personnes handicapées, les femmes en particulier, souffrent le plus des agressions sexuelles.

Revenus

Nous avons également examiné la perception de sécurité en fonction des revenus, comme le montre la figure 5 ci-dessous. Au Canada, les personnes gagnant plus de 150 000 $ par an se sentent les plus en sécurité (80%), tandis que celles qui gagnent moins de 40 000 $ par an sont les moins susceptibles de se sentir en sécurité (66%). Une tendance comparable est visible parmi les répondants américains, et les différences présentées ci-dessous sont significatives selon des tests khi carré. Ces résultats corroborent les résultats d’une enquête nationale antérieure administrée aux États-Unis. Cette étude a montré que les résidents à faibles revenus sont plus susceptibles de percevoir le manque de sécurité dans leur quartier comme un obstacle majeur à l’utilisation des transports en commun par rapport aux résidents avec des revenus plus élevés. L’auteur de l’étude, Jeongwoo Lee conclut même que “l’amélioration de la sécurité du quartier est la première étape nécessaire pour accroître l’utilisation des transports publics pour les personnes à faibles revenus”. Nos résultats peuvent également refléter des différences de revenus selon le mode de transport en commun utilisé : les résidents ayant des revenus plus élevés sont plus enclins à utiliser les transports ferroviaires et le métro qui ont plus de chances de desservir des arrêts dotés de personnel et de services de sécurité.

Agence de transport (ou organisme de transport public)

Le sentiment de sécurité varie considérablement en fonction des systèmes de transport du pays. Les répondants qui utilisent l’application Transit pour voyager sur le réseau STM se sentent généralement les plus en sécurité (78%), suivis des usagers de TransLink (70%) et des usagers de la TTC (62%). Le sentiment d’insécurité est le plus fort chez les usagers des transports en commun de Calgary (58%) et  d’Edmonton (56%). Les différences entre ces cinq systèmes de transport sont statistiquement significatives selon un test khi carré.

Malgré de grands écarts entre les villes dans l’ensemble, des disparités existent aussi au sein de chacun des cinq systèmes de transport décrits ci-dessus, en fonction de l’ethnie, du genre et du revenu. Cela signifie que les disparités démographiques présentées ci-dessus ne sont pas dues à des inégalités dans une région spécifique, mais reflètent généralement une tendance qui persiste dans les principales régions métropolitaines du pays. Nous avons cependant identifié deux exceptions à cette tendance. Premièrement, la relation entre le sentiment d’insécurité et le niveau de revenu n’existe pas à Calgary, où le niveau de sécurité perçu est également faible dans tous les groupes de revenu. Cependant, cela peut s’expliquer par la limite de l’échantillon de réponses obtenues dans cette ville par rapport aux autres.

Deuxièmement, les différences perçues entre les usagers autochtones et non autochtones sont beaucoup plus importantes à Calgary et à Edmonton qu’elles ne le sont dans les autres grandes villes, et dans l’ensemble.

Nos conclusions sur les villes corroborent les rapports récents dans la presse sur les plaintes des usagers concernant le manque de sécurité sur les réseaux de train léger de Calgary et d’Edmonton. En réponse, Edmonton a récemment approuvé un plan de sécurité de 3,9 millions de dollars qui comprend un partenariat pilote entre la municipalité d’Edmonton, le service de police de la ville et la Bent Arrow Traditional Healing Society. Le plan prévoit d’embaucher des agents de la paix et des travailleurs communautaires pour travailler ensemble dans le cadre d’une équipe communautaire de transport en commun (COTT). Calgary, quant à elle, prévoit d’embaucher 31 policiers supplémentaires ayant suivi une formation spécialisée dans l’application des lois des transports en commun.

Que faudra-t-il pour assurer la sécurité dans les transports en commun ?

Les données du sondage Transit reflètent ce que les militants et les chercheurs savent depuis longtemps : les hommes se sentent plus en sécurité dans les transports en commun que les femmes, et ces différences persistent par pays et par région. Les usagers non binaires sont les moins susceptibles de se sentir en sécurité. Les personnes à revenu élevé ont plus tendance à se sentir en sécurité que celles à faible revenu. Cependant, les données ne montrent pas de différences significatives dans le sentiment d’insécurité selon l’origine ethnique au Canada. En revanche, les usagers autochtones sont moins enclins à se sentir en sécurité que les non autochtones.

La mise en évidence des différences socio-démographiques du sentiment de sécurité nous permet de comprendre pourquoi la sécurité est essentielle pour la construction de systèmes de transport en commun équitables et inclusifs. Mais cette analyse des disparités n’indique pas de solutions claires. Depuis plusieurs décennies, des chercheurs et des militants du monde entier étudient ce qui peut être fait pour améliorer la sécurité dans les transports en commun à tous les niveaux. Par exemple, les chercheuses Vania Ceccato (Université KTH) et Anastasia Loukaitou-Sideris (UCLA) proposent un résumé de haut niveau des mesures que les agences de transport peuvent prendre pour empêcher le harcèlement sexuel. Ceux-ci inclus:

Bien que ces recommandations aient été élaborées pour palier au harcèlement sexuel, plusieurs d’entre elles sont pertinentes pour résoudre d’autres défis concernant la sécurité, comme la criminalité ou d’autres formes de violence. Gérer l’insécurité dans les transports de façon efficace implique également de déployer des stratégies qui ne stigmatisent ni ne ciblent certains usagers. Une étude récente des obstacles aux transports en commun via des expériences vécues note que les efforts mis en place pour contrôler les transports en commun peuvent faire en sorte que certains usagers se sentent encore moins en sécurité, en particulier s’ils ont l’impression d’être catégorisé par les agents de transport du fait de leur appartenance ethnique ou de leur statut autochtone. Ces craintes se reflètent dans les données des amendes émises au moins dans une ville, Toronto, où les chercheurs ont constaté que les usagers noirs et autochtones étaient considérablement surreprésentés. Pour atteindre l’équité, les efforts des agences de transport et du gouvernement pour promouvoir la sécurité dans les transports en commun doivent tendre à réduire les disparités raciales existantes, plutôt qu’à les aggraver.